Chers lecteurs,

Passionnée par les bestiaires médiévaux, je partis m’enquérir, il y a déjà quelques semaines de cela, de nouvelles enluminures médiévales à reproduire en peinture. C’est alors que je suis tombée sur ceci:

Les images de cet article ont été prises sur le site internet de la BNF

 

Paris, bibliothèque Mazarine,  ms 3599 f 065w. Recueil de Médecine XIIIe - XIVe siècle, Angleterre. Artiste proche du psautier de la Reine Marie. Image prise sur le site du CNRS, IRHT: www.enluminures.culture.fr

Paris, bibliothèque Mazarine, ms 3599 f 065w.
Recueil de Médecine XIIIe – XIVe siècle, Angleterre.
Artiste proche du psautier de la Reine Marie.
Image prise sur le site du CNRS, IRHT: www.enluminures.culture.fr

Vous voyez cette petite chose peinte à gauche, en haut de la bouclette? (Au cas où, je vous mets l’image zoomée si dessous)

Paris, bibliothèque Mazarine, détail de ms 3599 f 065w. Recueil de Médecine XIIIe - XIVe siècle, Angleterre. Artiste proche du psautier de la Reine Marie. Image prise sur le site du CNRS, IRHT: www.enluminures.culture.fr

Paris, bibliothèque Mazarine, détail de ms 3599 f 065w.
Recueil de Médecine XIIIe – XIVe siècle, Angleterre.
Artiste proche du psautier de la Reine Marie.
Image prise sur le site du CNRS, IRHT: www.enluminures.culture.fr

Tabernacle!!! Un singe joueur de cornemuse!! Apprenant moi-même la cornemuse, quelle ne fut pas ma surprise de voir ce petit animal singer les joueurs de cornemuse. Je me demandais alors quel avait bien pu être l’objectif de l’enlumineur et me mis alors en quête d’une réponse.

Ce petit singe joueur de cornemuse est ce qu’on appelle une drôlerie. Les drôleries apparaissent entre 1250 et 1350, dans les marges des livres religieux (livres pontificaux, psautiers, livres d’heures etc…), essentiellement en Flandres, dans le Nord de la France et dans le Sud de l’Angleterre, comme c’est le cas de notre manuscrit ci-dessus. Les drôleries mettent en scène des animaux ou des êtres hybrides (Mischwesen). Soit. Mais pourquoi l’enlumineur a t-il choisi un singe joueur de cornemuse pour animer sa drôlerie?

1. La place de la musique au Moyen Âge et le choix de la cornemuse.

Au Moyen Âge, la musique occupe une place prépondérante dans la vie quotidienne et cultuelle. Le son est alors conçu en termes de « volumes » et de « timbres » (cf CLOUZOT Martine). On distingue alors les instruments en fonction de leur intensité sonore.
D’un côté, les instruments au son fort et perçant que l’on appelle les Hauts-Instruments: trompette, cornemuse, bombarde, chalémie, olifant et percussions etc…. D’un autre côté les instruments au son faible et doux, que l’on appelle Bas-Instruments: Harpe, luth, flûte à bec etc…
La cornemuse est donc, on l’aura compris, classée dans la catégorie des hauts-instruments. C’est un instrument que l’on assimile à un animal, avec des pattes en bois (bourdons), et une peau de bête qui grogne et qui couine.

 

2. Le choix du singe

Le singe est un animal pluriel au Moyen Âge: il est à la fois moralisateur, satanique, humoristique, et cultuel. Nous nous intéresserons donc uniquement dans cet article à la position qu’il occupe comme musicien dans les manuscrits enluminés du XIIIe au XIVe siècle, puisque c’est en effet l’animal le plus représenté dans les drôleries au thème musical. Ses instruments de prédilection sont la cornemuse et la trompette. C’est un animal qui a mauvaise presse, dont il faut se méfier, et que l’on considère comme étant l’un des ministri satanae. C’est un similitudo hominis: il ressemble à l’homme tout en étant laid comme le diable et renvoie à la naturae degenerantis homo. C’est donc un animal de peu de foi, que l’enlumineur a choisi pour parodier l’homme. Ces considérations étant faites, pourquoi représenter un singe joueur de cornemuse dans des manuscrits religieux?

3. La marge, margo, inis.

Ce qu’il faut bien saisir, c’est que le singe joueur de cornemuse ne figure QUE dans les marges de représentations religieuses.

 

Paris, Bibliothèque Mazarine, détail ms 1291 f 138. Gratianus, Decretum (Droit Canon), France ou Italie, XIIIe-XIVe. Initiale Q Image prise sur le site du CNRS, IRHT: www.enluminures.culture.fr

Paris, Bibliothèque Mazarine, détail ms 1291 f 138.
Gratianus, Decretum (Droit Canon), France ou Italie, XIIIe-XIVe.
Initiale Q
Image prise sur le site du CNRS, IRHT: www.enluminures.culture.fr

 

On voit ici, un singe juxtaposé au sommet de l’initiale Q et à gauche du cadre d’un motif religieux enluminé.

 

Paris, Bibliothèque Mazarine, ms 1291 f 212v Gratianus, Decretum (Droit Canon), France ou Italie, XIIIe-XIVe. Initiale A Image prise sur le site du CNRS, IRHT: www.enluminures.culture.fr

Paris, Bibliothèque Mazarine, ms 1291 f 212v
Gratianus, Decretum (Droit Canon), France ou Italie, XIIIe-XIVe.
Initiale A
Image prise sur le site du CNRS, IRHT: www.enluminures.culture.fr

Paris, Bibliothèque Mazarine, ms 1291 f 212v Gratianus, Decretum (Droit Canon), France ou Italie, XIIIe-XIVe. Initiale A Image prise sur le site du CNRS, IRHT: www.enluminures.culture.fr

Paris, Bibliothèque Mazarine, ms 1291 f 212v
Gratianus, Decretum (Droit Canon), France ou Italie, XIIIe-XIVe.
Initiale A
Image prise sur le site du CNRS, IRHT: www.enluminures.culture.fr

Ici, le singe est carrément emmêlé dans les entrelacs de l’initiale A, sous un motif religieux.

La marge (en latin, margo, inis), signifie bordure, frontière. La marge concerne donc tout ce qui se situe autour du cadre du thème principal. Elle s’oppose au corps du thème que l’on souhaite mettre en valeur. Ici, le singe joueur de cornemuse s’oppose aux motifs religieux. Sur le parchemin représentant l’initiale Q (voir ci-dessus), on voit bien le singe, assis sur l’initiale, et adossé au thème principal. Dans l’initiale, on peut également constater quatre petites têtes de singes. Dans l’initiale A, le singe joueur de cornemuse est pris au piège des entrelacs de l’initiale. Dans les enluminures médiévales, seuls le Roi David, les menestrels de la cour, ou bien les bergers de la nativité, figurent dans le motif principal de l’objet enluminé. Le singe lui, est toujours dans la marge car il représente ces hommes qui provoquent de la cacophonie au lieu de prier, et qui sont en proie aux jouissances de ce monde au lieu d’assurer leur salut. Il est donc en opposition au motif central, représentant de pieuses ou saintes personnes. La marge bruyante, dépourvue de foi, et condamnée s’oppose au motif central pieux, et assurant son salut.

 

 

Le choix du singe joueur de cornemuse dans la marge n’est donc pas anodin puisqu’il met en valeur les thèmes religieux (qui sont, on s’en doute, les motifs principaux des livres d’heures, psautiers et livres pontificaux).  On peut néanmoins se demander si la cornemuse représentée  dans ces manuscrits religieux comme symbole de la cacophonie, reflète l’idée que se faisaient les religieux et les laïcs de cet instrument au Moyen Âge. La suite au prochain article :)

 

Pour plus de renseignements sur le thème du singe joueur de cornemuse dans les manuscrits enluminés du XIIIe au XIVe siècle, vous pouvez consulter les documents suivants, qui constituent la bibliographie de mon article.

CLOUZOT (Martine), La musique des marges, iconographie des animaux et des êtres hybrides musiciens dans les manuscrits enluminés du XIIe au XIVe siècle, In Cahiers de civilisation médiévale, volume 42, 1999, p.323-342.

GAUDRON (Amandine), Le singe Médiéval, histoire d’un animal ambigu: savoirs, symboles et représentations, Thèse en cours, Ecole des Chartes, 2014. Le résumé de la thèse: http://theses.enc.sorbonne.fr/2014/gaudron

PASTOUREAU (Michel), Singe, in Bestiaires du Moyen Âge, 2011.

 

Les images ont été prises sur le site internet de la BNF.

 

 

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