Au-delà de ses publications, dont la rigueur éditoriale et technique n’a jamais été contestée, l’empreinte d’Aldus est toujours présente dans notre quotidien. Cet imprimeur visionnaire est en effet à l’origine d’évolutions typographiques majeures (amélioration des caractères romains[1], création de l’italique, du point-virgule…), du marketing éditorial, et, surtout, il est l’inventeur du libello portatile qu’on appelle aujourd’hui livre de poche.

 Aldus_vitrailAldus Manutius représenté sur un vitrail de l’immeuble Christie à l’université de Manchester, où est conservée la plus grande collection de copies qui subsistent de ses éditions.

C’est dans un contexte déjà florissant qu’Aldus Manutius établit son activité d’imprimeur à Venise en 1494. Moins de cinquante ans après les balbutiements de l’imprimerie, ce secteurconnaît un très rapide développement et devient une véritable industrie,dont Venise est le centre européen. À la fin du XVesiècle, quatre mille éditions[2] y ont déjà été publiées, deux fois plus qu’à Paris, principale rivale de la cité des doges. Érasme observe d’ailleurs lui-même qu’il est alors « plus facile d’y devenir imprimeur que boulanger »[3].

Les presses de la Renaissance

Universitaire spécialiste des littératures grecques et latines, Aldus avait déjà édité un premier ouvrage en 1484, Musarum Panagyris (un éloge des Muses), dédié à ses étudiants, auprès desquels il s’attachait à promouvoir la qualité d’une éducation classique.

Avec le soutien financier de deux de ses anciens disciples, Alberto et Lionello Pio, princes de Carpi, Aldus a pour première intention de publier des œuvres grecques dans des éditions critiques, commentées et annotées. Il ne pouvait trouver de lieu plus propice que Venise pour cette activité : depuis la chute de Constantinople en 1453, la cité abrite de nombreux manuscrits – dont une grande part apportée par le Cardinal Bessarion – et, surtout, beaucoup de savants capables de les déchiffrer, traduire et critiquer, et d’assister Aldus dans son travail.

Entre 1494 et 1498, l’éditeur imprime plusieurs ouvrages, qu’il présente comme « précurseurs de sa bibliothèque grecque », parmi lesquels le long poèmeHero et Léandre de Musaeus Grammaticus[4], unPsautier grec, ou encore le poèmeGaleomyomachia. L’entreprise majeure d’Aldus à cette période reste néanmoins la première édition complète des œuvres d’Aristote dans leur version grecque originale. Le premier volume sort des presses en 1495, suivi de quatre autres en 1497 et 1498.

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Aristote, Opéra(1495-98) Un des premiers ouvrages de référence sortis des presses aldines, présentant le texte grec original avec traduction et commentaires. (coll. Spencer 22939, Vol. 5. Fol. 1v-2r)

Ces parutions, toujours d’une qualité typographique et éditoriale saluée par la profession, connaissent de vifs succès. Ainsi la grammaire latine publiée en 1501, qui comprend une section de grec et un appendice sur l’alphabet hébreux, fera autorité et sera réimprimée à maintes reprises tout au long du XVIe siècle.

Le fond et la forme

Dans la capitale européenne de l’édition qu’est devenue Venise depuis l’introduction de l’imprimerie en Italie, dans les années 1460, la concurrence est féroce, et c’est sur un marché très compétitif qu’Aldus installe son affaire. Outre ses compétences académiques, il saura aussi tirer parti d’un excellent sens de l’entreprise et de l’innovation pour établir la réputation de ses presses. Alors que son intention est de publier de nouveaux ouvrages toujours plus érudits, il a bien compris que la qualité de la fabrication et de la mise en pages lui permettra aussi de se démarquer.

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De Aetna – Pietro Bembo(1495)Les nouveau caractères romains formés par Francesco Griffo offrent une meilleure lisibilité par un plus fort contraste entre les pleins et les déliés ainsi qu’une plus grande ouverture des contre-poinçons. On observe en outre sur cette page de très nombreux points-virgules, signe lui aussi conçu par Aldus Manutius. Tout au long de leur existence, les presses aldines ont largement contribué à normaliser la ponctuation, notamment l’utilisation de la virgule, de l’apostrophe, ou encore des guillemets.

Pour composer des éditions grecques et latines, il commande au typographe et orfèvre Francesco Griffo de nouvelles fontes, dont l’influence perdurera durant les siècles suivants. Les caractères romains formés pour l’ouvrage De Aetna de Pietro Bembo (1495) sont une version plus claire et plus ronde de ceux de Nicolas Jenson, qui avait lui-même amélioré la lisibilité de la police « vénitienne » des frères Da Spira[5]. Ils sont toujours utilisés aujourd’hui, avec la police Bembo Monotype, actualisée au XXe siècle par un autre grand typographe, Stanley Morrison.

Hypnerotomachia

Hypnerotomachia Poliphili (1499) est l’un des plus beaux spécimens d’édition de l’époque, alliant une typographie romaine élégante et des gravures finement éxécutées. (R215208 – Christie 35 a 9, Fol. h7v-h8r)

Savoirs en poche

La plus marquante innovation typographique initiée par Aldus Manutius est toutefois la fonte « italique ». Contrairement à l’usage qui en est fait de nos jours, l’italique n’est absolument pas créé pour mettre des passages de texte en évidence. C’est en fait une autre invention, concommitante et tout aussi révolutionnaire, qui en a provoqué la nécessité. Les tout premiers livres en petit format – libelli portatiles – qu’Aldus commence à publier dès 1501 requièrent en effet une fonte plus compacte mais tout aussi lisible, afin de pouvoir composer des textes de longueur relativement importante sur des pages à la surface restreinte[6].

Dans les premiers petits formats sont publiés – autre innovation – des textes classiques « nus », sans les commentaires qui les éclairent habituellement. Ces éditions rencontrent rapidement un certain succès et sont collectionnées par des savants, des aristocrates et même et sont même prisées au sein des cours royales dans toute l’Europe. Des exemplaires spéciaux sont imprimés sur parchemin plutôt que sur papier.

La collection « Spencer » abrite de nombreuses copies d’éditions aldines à l’université de Manchester, dont certaines ont fait d’étonnants voyages, en Europe et de main en main de propriétaires.

Parmi celles-ci, un ouvrage de Virgile, le premier format poche publié en 1501, appartint probablement à Domenic di Zuane, membre de la puissante famille vénitienne Pisani, qui voyagea beaucoup en Italie et en Espagne pour des missions diplomatiques.

Les livres de poches d’Aldus sont en effet particulièrement appréciés des diplomates et courtisans qui peuvent les glisser dans leurs bagages ou leurs vêtements et s’adonner à la lecture durant les longues heures de voyage et d’attente dans les antichambres des princes européens.

Plusieurs volumes de la collection Spencer ont par exemple appartenu à l’homme politique et diplomate français Jean Grolier, qui devint un proche d’Aldus Manutius et de ses successeurs. Sa riche bibliothèque comportait de nombreuses et luxueuses éditions commandées dans des reliures spéciales.

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Les premiers livres de poche de l’histoire de l’édition
Présentant des œuvres classiques ou des textes contemporains, les libelli portatiles d’Aldus Manutius s’adressent à différents publics, avec des reliures et des enluminures et décorations dont la qualité correspond au prestige des lecteursqui les commandent ou auxquels ils sont destinés. Qui dit livre de poche ne dit donc pas forcément de moindre valeur, bien au contraire. Remarquons leur composition en fonte italique.

Pionnier du marketing

Très tôt, les presses aldines savent choyer et satisfaire leurs clients avec des ouvrages de grande qualitépar des reliures ou des illustrations déclinées selon les désirs ou le prestige de leurs acquéreurs, dont le carnet est géré et augmenté avec une acuité et une stratégie marketing et publicitaire très efficaces.

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L’ancre et le dauphin, logo des presses aldines

Page de titre de Divina Commedia – Dante Alighieri, éd. 1515. (R213743)

 Le logo des presses d’Aldus Manutius est probablement inspiré d’une monnaie romaine telle que celle-ci, qui lui fut présentée par son ami auteur et collaborateur Pietro Bembo.

Un logo représentant un dauphin enroulé autour d’une ancre est adopté et imprimé dans toutes les éditions dès 1502. Ce symbole, qui est à l’époque interprété comme signifiant à la fois grâce et stabilité, sera la marque des presses aldines pendant près d’un siècle. Il sera aussi bien utile pour distinguer les éditions authentiques des contrefaçons qui apparaissent nombreuses, notamment à Venise ou dans les imprimeries lyonnaises.Tout en développant le copyright et la protection des droits des auteurs, Aldus et ses héritiers n’hésitent pas à poursuivre en justice les auteurs et éditeurs de faux.

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Poemata omnia, Horace

À gauche, une authentique édition aldine (1519, Chethams Library – BYROM 2.K.3.17 ). À droite, une contrefaçon (non datée) attribuée au vénitien Gregorio di Gregori. Remarquons que celui-ci ne s’est pas donné la peine de centrer le titre de la page, contrairement à l’édition originale. (Christie 34 f 14)

Après la mort d’Aldus en 1515, et tout au long du XVIe siècle, les différents gérants des presses aldines auront pour principal souci d’assurer leur pérennité, par des collaboration internationales – ainsi avec Henri II Estienne (1531 – 1598) à Paris ou Christophe Plantin (env. 1520 – 1589) à Anvers – mais aussi en sécurisant leur carnet de clients sur des marchés particuliers. Le domaine universitaire deviendra la principale source de revenus des presses sous la direction de Paolo, le fils d’Aldus, qui diffusera ses volumes jusqu’en Angleterre. Dans les années 1560, autour du Concile de Trente qui a pour objectif d’endiguer la progression du Prostestantisme en Europe, les presses publient des textes religieux en tant qu’imprimerie officielle pour le compte du Vatican.

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De Philosophia Prima Pars – Marcus Tullius Cicéron (éd. 1546)

Les travaux de Cicéron étaient particulièrement populaires dans les universités europénnes. Cette copie porte la signature de Frances Scharnebourne, étudiant au Queen’s College de Cambridge dans les années 1580, ainsi que la marque des presses aldines déclinée par Paolo Manutius, héritier et successeur d’Aldus. (R213666 – Christie 32 c 12)

Le livre imprimé, nouveau mass-media

Par leurs innovations éditoriales et techniques ainsi que leur compréhension avant-gardiste de ce nouveau marché de masse qu’est celui de l’édition de textes imprimés, Aldus et ses héritiers apportent une contribution capitaleà l’essor futur de la Renaissance qui germe en Italie et à la diffusion de connaissances, aussi bien « officielles » ou religieuses que classiques, voire subversives. Dans le même temps, face au développement exponentiel de l’offre editoriale, nombreux sont les érudits, les auteurs, les princes et les prélats, bien-sûr, qui s’inquiètent de cette trop rapide démocratisation de l’accès aux savoirs et aux idées de toutes espèces, parfois « corrompues », parmi différentes catégories de professions – diplomates, marchands, bourgeois… –et qui atteignent bientôt des couches de population qui considéraient encore la culture comme leur étant définitivement inaccessible. Ces inquiétudes étaient bien fondées, car l’imprimerie et l’invention de nouveaux formats et supports devaient changer le caractère de l’Europe et du monde.

 

 

Sources :

 

Illustrations :

  • Photos Gwenael Dage
  • exposition « Merchants of print, from Venice to Manchester », The University of Manchester – The John Rylands Library

[1]Fontes typographiques droites (que l’on oppose aujourd’hui aux fonts italiques) mises au point autour de 1465 par les premiers imprimeurs italiens qui, n’utilisant pas les caractères gothiques, s’inspirèrent de leur écriture manuscrite pour créer des fontes “humanistique”. Un des plus grands maîtres des caractères romains fut le typographe français Nicolas Jenson (Sommevoire, vers 1420 – Venise, vers 1480), qui exerca à Venise comme l’un des principaux imprimeurs. Ses caractères furent à l’époque considérés comme les plus parfaits jamais gravés et ont influencé d’autres typographes de renom, tel Claude Garamond.

Le fonds de l’imprimerie de Nicolas Jenson fut d’ailleurs acquis par Andrea Torresani di Asola, autre imprimeur vénitien, beau-père et associé d’Aldus Manutius.

Pour en savoir plus sur Nicolas Jenson : http://fr.wikipedia.org/wiki/Nicolas_Jenson

[2]Simon Garfield, Just my Type, a Book about Fonts, Profile Books, London, 2011, p.

[3]Ibid., p. 85.

[4]http://en.wikipedia.org/wiki/Musaeus_Grammaticus

[5]https://fr.wikipedia.org/wiki/Jean_et_Wendelin_de_Spire

[6] Il est admis que pour concevoir ce type de fonte, Fransesco Griffo fut inspiré par l’écriture manuscrite de leur contemporain vénitien Niccolo Niccoli, qui adoptait une graphie penchée quand il devait écrire plus rapidement, ou encore pour exprimer un certain dynamisme. Manutius et Griffo se disputeront toutefois la paternité de l’italique lorsqu’ils rompront leur collaboratiom. D’autres typographes florentins en revendiqueront aussi l’invention. (Simon Garfield, op. cit., p. 86)

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