Introduction : Le hameau de la main-du-Prince

Situé près de Bitche en Lorraine, l’ancien hameau de la main-du-Prince est un lieu riche en légendes et en histoires. La légende s’est longtemps transmise de manière orale avant de voir apparaître dès le XVIIIe siècle plusieurs écrits sur le sujet. La source la plus complète sur le sujet est l’ouvrage de Georges Boulangé, excursion archéologique dans le pays de Bitche.

En 1854, Georges Boulangé[1] nous décrit le hameau de la Main-du-Prince comme un ensemble de chaumières rudimentaires, il n’hésite pas à les appeler « cabanes », nichées près d’une « maison moderne » qui sert alors de caserne aux douaniers. Sur le linteau de la porte de cette maison une main sculptée côtoie l’inscription « MAIN DU PRINCE ». Une date indique 1544, mais Boulangé estime que cette date est fausse, sans nous en dire plus sur ses doutes. À proximité du hameau se trouve une tuilerie, dite « de la Main du Prince » sur la carte de Cassini (XVIIIe siècle). Les cartes de l’état-major du XIXe siècle (1820-1866) reprennent cette tuilerie, sans lui donner de nom particulier. En revanche, ces cartes indiquent un peu plus loin le lieu-dit de la main-du-Prince et du cadavre du Prince qui ne sont pas représentés par la carte de Cassini.

De la légende…

Au XVIIIe siècle, deux légendes semblent cohabiter. Dom Calmet[2], repris 10 ans plus tard par Durival[3] (leurs textes sont très semblables), relate en premier lieu une ancienne légende qui veut qu’un Prince fut dévoré là par des bêtes féroces et que seule sa main fut retrouvée. La seconde légende qu’ils relatent est celle du Duc Ferri III de Lorraine, Seigneur de Bitche, qui perdit sa main dans la bataille qu’il engagea là contre les troupes de l’évêque de Metz en 1293[4].

Boulangé n’évoque que cette seconde légende qu’il détaille bien plus avant. Une bataille fait rage sur les hauteurs de la Main-du-Prince. Le Duc de Lorraine en personne participe aux combats durant lesquels il perd sa main qui, arrachée de son bras, frappe un rocher auquel elle imprime son empreinte. Le duc parvient avec peine à se dégager du combat, mais seulement pour être trainé vers Sturzelbronn par son destrier. Moins d’un kilomètre plus loin, le duc épuisé chute et est rattrapé par ses poursuivants. Un soldat ennemi achève le duc agonisant qui a déjà perdu beaucoup de sang. Les gens du duc, arrivés trop tard pour le sauver, vont l’enterrer au sommet d’une hauteur proche que l’on nomme depuis, le tombeau du Duc (Herzogs-Koerper).

… À la tradition

Boulangé le premier évoque cette coutume sans doute issue, sinon au moins liée aux légendes que nous avons évoquées. Cette coutume semble pousser les habitants des alentours (les habitants du hameau ?) à reproduire inlassablement ces mains, sculptées en creux, de manière assez grossière sur des rochers.

Il évoque à nouveau, plus loin dans son ouvrage, cette tradition, sans s’y attarder, lorsqu’il parle de plusieurs mains taillées et disposées de part et d’autre du chemin proche du hameau. Il déplore que ces pierres aient disparu lors des travaux de terrassement de 1853. Il précise cependant que ces pierres n’étaient pas anciennes et qu’elles seraient bientôt remplacées[5], sans pour autant dire s’il a vu lui-même ces pierres sculptées, ni pourquoi il doute de leur ancienneté et est assuré que d’autres les remplaceront.

Le comte de Bombelles, cité par Boulangé, raconte un épisode similaire survenu en 1742, lorsque le chemin trop étroit fut élargit et qu’une main sculptée dans la roche fut enlevée. Cette main, dit-il avait été fort endommagée par « l’injure du temps ». Si Bombelles ne date pas ce monument, il nous renseigne cependant sur cette tradition qui pousse les gens à sculpter toujours et encore au milieu du XIXe siècle ces mains dans le grès. Il évoque la piété superstitieuse du « peuple [qui] regardait ce monument avec une espèce de vénération ».

La sculpture arrachée par Bombelles est-elle la main d’origine ? Ou s’agit-il déjà d’une copie ? Un troisième récit nous permet de nous interroger à ce propos. Ce récit nous est rapporté par trois auteurs différents, presque mot pour mot. Il s’agit de Dom Calmet et de Durival que nous avons déjà évoqués plus tôt et de Jean Henriquez[6] qui évoquent deux pierres sculptées proches l’une de l’autre. L’une représente une main et l’autre représente un corps. S’inspirent-ils d’une même source ? Le texte très similaire des trois récits semble en convenir. Cette source fait elle référence à une sculpture plus ancienne que celle décrite par Bombelles ? Rien ne permet de l’affirmer. Pourtant ni le comte de Bombelles, ni Boulangé ne cite la destruction du second monument (celui qui figure un corps), pas plus qu’ils ne le décrivent. Ces monuments sont-ils déjà détruits et oubliés avant le milieu du XVIIIe siècle ? Si oui, quelle source, oublié par Boulangé, inspira les textes de Dom Calmet, Durival et Henriquez ?

Conclusion

A la recherche de la tombe du duc, Georges Boulangé découvre une stèle en grès rouge, recouverte de mousse. La pierre représente un personnage debout avec un chien à ses pieds. Comme les mains sculptées, la pierre tombale est taillée en creux. Bien que la partie haute de la pierre soit cassée, Boulangé estime probable, après analyse du style, que la stèle date du 13e siècle.

Cette stèle pourrait-elle être la tombe du Duc évoqué dans la légende ? Boulangé lui-même réfute cette hypothèse. En effet, Ferri III meurt le 31 décembre 1303 et est inhumé à l’abbaye de Beaupré. Cependant, Boulangé avance la possibilité d’un monument commémoratif de l’endroit où les lorrains auraient pu retrouver leur duc blessé, ou bien propose-t-il est ce là la tombe d’un noble de sa suite tombé au combat ? Toujours est-il que l’épisode même de cette bataille est à considérer avec soin. Hormis lorsqu’il fait référence à la Main-du-Prince, nul ne mentionne la bataille lors de laquelle Ferri III perdit une main.


[1] BOULANGÉ Georges. Excursion archéologique dans le pays de Bitche. Metz : S. Lamort, 1854, 6 pages
[2] CALMET Augustin. Notice de la Lorraine. Nancy : 1756
[3] DURIVAL M. Mémoires sur la Lorraine et le Barrois. Henry Thomas, 1766
[4] La date de 1293 est proposée par Durival. Dom Calmet parle de 1295.
[5] « Ces essais de sculpture indigène ne remontaient pas à une haute antiquité, et il y a tout lieu de présumer qu’ils seront bientôt remplacés par d’autres empreintes » Georges Boulangé in Excursion archéologique dans le pays de Bitche.
[6] HENRIQUEZ Jean. Abrégé chronologique de l’histoire de Lorraine, Tome Second. Paris : Guillot, 1787

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